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 Carte de membre 2009

lundi 9 février 2009

Jean Vincent

Toute la vie de Jean Vincent fut étroitement liée à celle du Parti communiste suisse et du Parti du Travail dès sa fondation. Par son rayonnement, sa culture et son humanisme, Jean a aussi marqué de son empreinte la vie politique de notre pays.

Toute sa vie fut consacrée à la cause de ceux qu’il défendait avec tant de fougue, c’était sa manière de donner un sens à sa vie. Jean a choisi de vivre debout, car il était de la race de ceux qui ne se bornent pas à suivre le cours des événements mais qui, au contraire, par leurs actions veulent en infléchir le cours.

Quant il parlait du monde, ce n’est pas seulement le sien mais ce monde où nous vivons, où vivent un milliard d’êtres humains au-dessous du seuil de la pauvreté absolue qui ne demandent pas la charité, mais justice.

Et Jean citait le poète :

La dose d’injustice et la dose de honte sont vraiment trop amères

Il ne faut pas de tout pour faire un monde

Il faut....du bonheur et rien d’autre

"pour être heureux, il faut simplement y voir clair et lutter sans défauts"

Jean s’est engagé dans la lutte par aversion pour la charité. Il nous l’a dit moult fois en citant Barbusse : "La pitié a les yeux crevés". Puis il poursuivait : La charité aussi. Elles tâtonnent, elles ne guérissent pas les plaies, elles les irritent ou les enveniment.

C’est en réaction à cette aversion que Jean a forgé sa passion de la justice, de celle qui n’est pas encore de ce monde !

Au début de sa vie, Jean a été tenté par l’anarchisme. Il se rendait chez Luigi Bertoni, l’un des derniers vrais anarchistes, dira-il : Intangible, incorruptible, inhumain à force d’humanité. Jean allait chez lui chercher des tracts pour sauver la vie de Sacco et Vanzetti. Dans son livre Raisons de vivre il décrit ainsi l’apparition de Luigi Bertoni à la tribune des meetings :

"Les yeux clos, les mâchoires serrées, il vouait à leur disparition et à leurs pertes toutes les autorités, tous les dominateurs et l’Ordre lui-même. Il invitait à étrangler le dernier des rois (il y en avait encore) avec les boyaux du dernier prêtre"

Ce qui suscitait des ovations, mais peu de disciples !

La manifestation pour Sacco et Vanzetti, Jean Vincent la termina en prison. A six dans une cellule pour deux lits.

Quand il fut extrait de sa cellule, son avocat Me Jacques Dicker l’engagea dans son étude.

Ainsi après avoir adhéré en 1923 aux Jeunesses communistes et une année plus tard au Parti communiste, parce qu’il voulait lutter, au-delà des contingences électorales, pour un autre système économique, pour un autre pouvoir, celui du peuple et de la classe ouvrière. Jean Vincent embrassa la profession d’avocat, de défenseur des faibles. C’était le complément idéal pour l’homme politique qu’il était déjà.

Jean Vincent était un défenseur brillant. Il possédait à fond la connaissance du droit et le maniement du langage. Il avait un sens incomparable des formules percutantes et le don de rassembler en quelques arguments un savoir qui tenait dans des volumes.

L’avocat communiste accomplissait des missions dangereuses.

En 1932 mandaté par le Secours rouge international, il part pour la Chine sauver de la justice du Kuomintang Paul et Gertrude Ruegg, deux militants présumés zurichois et menacés d’une condamnation à mort. Il y resta un an. Les époux Ruegg échapperont à la peine de mort ; elle fut commuée en réclusion à vie et finit par un échange de prisonniers.

Il dira de la Chine : c’était la terreur blanche, une misère indicible, une oppression féroce, une exploitation sans nom, 2 à 5 millions de morts chaque année du typhus ou du choléra. 30’000 cadavres de nouveau-nés dans les rues de Shanghai et surtout cet écriteau dans un parc de Shanghai qui l’a profondément marqué :

"Interdit aux chiens et aux Chinois". Pour les oppresseurs, les chiens passaient avant les Chinois ! Il décrivit encore les attelages humains, les prisons, les procès et surtout le peuple chinois, dont Jean a suivi avec passion la fantastique métamorphose.

Deux ans plus tard, en 1934, il s’est rendu à Berlin pour rendre visite au dirigeant communiste allemand emprisonné : Ernst Thälmann, celui qui fut assassiné par les fascistes en 1944. Il se heurta alors à la Gestapo qui l’expulsa séance tenante par le premier train pour Bâle.

C’était cela notre internationalisme, dira-t-il. Naturel. Inné, dans le sang. Lié avec notre patriotisme. C’était aussi la lutte contre le fascisme contre la guerre qui venait. Qui vint ensuite. Puis ce fut le Front populaire, la guerre d’Espagne. Mais aussi les interdictions, les saisies, les séquestres.

Plus de Parti communiste, plus de Fédération socialiste, plus de presse. la liste des 270 parias, parmi eux Jean Vincent, privé de droits politiques. Il poursuivra la lutte et travaillera notamment pour la presse clandestine,

Jean a eu le privilège d’approcher une quantité impressionnante de personnages : Romain Rolland ; Henri Barbusse ; Aragon, Eluard, Gabriel Péri, Fidel Castro, Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty, Palmiro Togliati, Enrico Berlinguer, Dolorès Ibarruri la pasionaria, Ho Chi Minh, Mao Tsé-toung et l’on pourrait poursuivre cette liste.

C’est avec cette farouche volonté toujours renouvelée de changer le cours des choses qu’en 1944, période de la renaissance décrétée comme il aimait à le dire, qu’avec d’autres camarades Jean Vincent fonda le Parti suisse du Travail.

Pourquoi Parti du Travail ? Pourquoi pas Parti communiste ? Est-ce une habileté, une ruse ou une crainte ? Combien de fois cette question lui fut-elle posée ? Nous est posée aujourd’hui encore ? Non, ce Parti Jean a contribué à le créer avec d’autres. Sans rien demander à personne du reste, en sortant d’une période d’interdictions. Il fut fondé avec une gauche socialiste importante, notamment en Suisse alémanique. Dans le programme il n’y avait pas de référence à la dictature du prolétariat. Tous nos textes ont bénéficié de la clairvoyance de Jean ; ils portent son empreinte, expriment notre total respect des libertés et du pluralisme.

Ce n’était, encore une fois, pas par tactique mais bien parce qu’il s’agit là de questions centrales pour lui, pour nous tous.

Le communisme s’est enrichi et continue de s’enrichir, ce n’est pas un dogme, et Jean n’avait pas le fétichisme des mots ni des formules.

En citant Lénine il relevait :

Il faut étudier, découvrir et deviner. Pour un marxiste deviner a quelque chose d’étrange. Cela signifie qu’il ne suffit pas seulement de raisonner, de comprendre, mais qu’il s’agit aussi de sentir ce qui se passe. C’est ce qu’il s’est efforcé de faire. Il considérait le marxisme comme un guide pour l’action et non pas comme un dogme. Grâce à son action, le Parti suisse du Travail jouit partout dans le monde d’un immense prestige, sans rapport avec la force de notre parti. Cela nous le devons à Jean et à ses compagnons de lutte.

Dans les années 30 Jean dirigea la section genevoise du Parti communiste. Il fut élu une première fois au Grand Conseil en 1936 sur une liste commune avec le Parti socialiste, puis en fut exclu en décembre 1940 après l’interdiction du PCS.

Dès la constitution du PST commença une nouvelle étape dans la vie de Jean Vincent.

En 1945 il fut réélu au Grand Conseil qu’il ne quitta qu’au moment de son 80ème anniversaire en été 1986. Au parlement on pouvait apprécier ses qualités d’orateur. Il était tout simplement le meilleur debater de l’hémicycle. La même appréciation vaut aussi pour le Conseil national, dont il fut membre de 1947 jusqu’en fin 1980 sans interruption. Même la presse alémanique qui se taisait trop souvent sur ses interventions était obligée de reconnaître ses qualités.

Comme tous ceux qui participent à la vie politique, Jean vivait le cours des événements dans le monde et notamment dans les pays socialistes avec son cœur de militant communiste. Les erreurs et les crimes commis dans les pays socialistes ont profondément marqué Jean Vincent On l’accusa, en liaison avec son ami Arthur London condamné à tort au cours des procès de Prague, d’être un espion américain. C’est à l’honneur du Parti suisse du Travail d’avoir repoussé sans équivoque les accusations diffamatoires répandues par Staline et son entourage et pour lesquelles on risquait sa vie dans les pays socialistes.

Jean Vincent et le Parti ont une nouvelle fois pris clairement position par rapport aux événements de Tchécoslovaquie, dans la VO du 17 décembre 1976 :

"Il y a eu un procès truqué, des procureurs et des juges félons et, après de longues tortures des innocents condamnés à mort et pendus. La seule attitude possible est de dire, de redire que le socialisme n’a rien eu, n’a rien et n’aura jamais rien de commun avec de pareils crimes. Et de dire et de redire que la conception que nous avons du socialisme est inséparable de l’existence et de l’extension de la liberté, des libertés."

De pareilles prises de positions n’étaient pas nouvelles chez Jean Vincent. Lors du premier affrontement à l’intérieur du PST concernant la neutralité de notre pays, c’est Jean Vincent qui a défendu en 1947 une position originale de notre parti contre l’avis des autres partis communistes et du Kominform.

Il existe un nombre impressionnant de documents de notre parti qui portent la trace de Jean Vincent. Les Thèses de 1971, le document sur la démocratie et les libertés et bien d’autres encore. On ne peut séparer le parlementaire, l’orateur, du journaliste. Et si on s’est habitué à considérer Jean Vincent comme l’homme de la parole, du verbe, du débat oral, parlementaire ou autre, y compris ce que l’on nomme l’éloquence judiciaire, il faut savoir qu’il a noirci, comme il disait, des rames et des rames de papier. Dès ses débuts. en 1923 il fut journaliste au Drapeau rouge puis à La Lutte. Il participa en 1938 à la revue Connaître, puis de 1945 à 1957 à la revue théorique Socialisme.

Depuis 1952 il fournit les éditoriaux de nos journaux. Beaucoup de papiers qu’il a écrit ne furent pas signés de sa main, mais le style de Jean Vincent était tellement personnel que le lecteur averti n’avait jamais de peine à découvrir l’auteur.

Comme dans l’œuvre de tout homme politique il y a aussi chez Jean Vincent des prises de position dépassées par l’histoire et revues par lui-même. Mais il reste une constante : la lutte pour un monde plus juste, plus humain dans la paix et la liberté.

Voilà ce que fut la vie de Jean Vincent, tout entière tourné vers une farouche volonté de changer le cours des choses de rechercher un peu plus de bonheur pour tous.

Quelle différence avec ma jeunesse, nous disait-il, Avec les ardeurs de ma jeunesse. On pensait changer le monde de notre vivant, alors qu’une génération n’y suffit pas.

Il en faut, il en faudra davantage. Est-ce une raison de mélancolie ? NON ! C’est comme cela, C’est ainsi, les faits son plus têtus qu’un lord maire de Londres, disait Engels.

Puis Jean de poursuivre. Il reste et il restera beaucoup à faire pour les suivants, il est bon qu’ils sachent qu’aucune vie ne vaut mieux que celle que l’on donne. Elle vous est rendue au centuple.

A ceux-là, aux jeunes, Jean leur disait : ne recherchez pas désespérément l’événement. Ne cherchez pas à le créer, on ne le peut pas, il vient à son heure.

Il faut faire face. Répondre, tenir, agir, se battre sans cesse, lutter sans trêve, recommencer souvent, recommencer toujours ! fatigant ? Oh ! non c’est seulement ainsi que la vie vaut d’être vécue.

Jean Spielmann