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4 février 2010
 Les anti-IVG accouchent d’une initiative

L’initiative que viennent de lancer des militants UDC, PDC et évangélistes pour ne plus rembourser l’avortement remet en cause le droit des femmes de disposer de leurs corps. Les féministes préparent la riposte.

« Lorsque j’ai entendu la nouvelle à la radio, je me suis dit que j’avais rêvé, c’est incroyable », lâche Brigitte Berthouzoz. Le lancement d’une initiative anti-avortement a surpris et révolté plus d’une féministe.

L’année passée, la conseillère nationale PDC Elvira Bader, connue pour ses positions anti-IVG, a déposé une motion demandant que les avortements deviennent payants. Le Conseil fédéral a refusé d’entrer en matière. Pas découragée pour autant, la Soleuroise s’est alliée avec le conseiller national UDC Peter Föhn pour former un comité d’initiative interpartis. Malins, ils ont recruté des élus et militants de l’UDC, du PDC et du Parti évangélique (PEV) en consultant les profils Smartvote des candidats aux dernières élections fédérales, comme le raconte l’évangéliste genevoise Valérie Kasteler-Budde qui, pour l’occasion, a été promue coprésidente du comité.

Les initiants proposent que les interruptions volontaires de grossesse (IVG) soient radiées de la liste des prestations de l’assurance-maladie obligatoire (LAMal). Les arguments du comité sont simplistes : « personne ne doit être tenu de financer avec ses primes les IVG d’autrui ». Sous prétexte que « l’avortement n’est pas une maladie », mais une « affaire privée ». L’initiative permettrait même de faire baisser les primes d’assurance-maladie… Ben voyons. En 2008, 10’800 IVG ont été pratiquées dans notre pays selon la SonntagsZeitung. Ce qui, en termes de charges, correspond à moins de 20 millions de francs par an, soit un petit pour mille des coûts de la LAMal. Pas vraiment de quoi faire baisser ses primes. Quant à la question de savoir si l’avortement n’est pas une maladie, mais une affaire privée, elle fait bondir Brigitte Berthouzoz : « J’ai entendu le même type argument de la part d’assureurs maladie qui refusaient de prendre en charge les soins palliatifs au prétexte que la LAMal remboursait les soins pour retrouver la santé. Or, les personnes en soins palliatifs mouraient et la LAMal ne les couvrait pas. C’est d’une imbécillité crasse. Pouvoir faire des enfants quand on veut et dans de bonnes conditions est aussi un élément pour rester en bonne santé. »

De la haine envers les femmes

Derrière des arguments spécieux, il s’agit donc, en réalité, d’une attaque en règle contre un droit acquis par les femmes en 2002 après 60 ans de lutte. Les initiants ne cachent d’ailleurs guère leurs intentions. « Je suis opposée à l’avortement, excepté dans les cas de viol et de mise en danger de la santé de la mère », explique Valérie Kasteler-Budde. Et en cas de fœtus mal formé ? La coprésidente du comité d’initiative et du PEV genevois crie à l’eugénisme. « Selon moi, l’avortement ne fait pas partie des droits fondamentaux de la personne humaine. Pour des raisons éthiques, je ne souhaite pas être obligée de financer des avortements via le pot commun de l’assurance-maladie. Ma position s’inscrit pleinement dans le programme politique du PEV suisse, qui s’engage pour la protection de la vie. Je ne me considère ni comme une obscurantiste ni comme une antiféministe. »

Une position qui révolte les féministes romandes. « C’est dégueulasse ! », lâche la popiste vaudoise Diane Gilliard. « A nouveau, ils cherchent à nous faire croire que l’avortement, c’est le mal. Il s’agit d’une remise en cause d’une conquête essentielle. C’est tout simplement de la haine envers les femmes, une démarche autoritaire hostile aux libertés populaires et aux droits individuels. »

L’incontournable Freysinger

« Il s’agit d’une nouvelle tentative de maîtriser les femmes en maîtrisant leur corps », dénonce Brigitte Berthouzoz. Une initiative qu’elle juge d’autant plus dangereuse que « seules les femmes ayant suffisamment de moyens financiers pourraient continuer à avorter, les autres devraient y renoncer ». Ou alors revenir aux méthodes d’antan qu’ont bien connues celles qui se sont fait avorter jusque dans les années 60 : aiguilles à tricoter, tringles à rideau et autres poudre de perlimpinpin délivrées par celles qu’on appelait alors les faiseuses d’anges.

Pour le médecin et conseiller national Jean-Charles Rielle, il faut prendre cette affaire très au sérieux. « On pensait que l’initiative anti-minarets serait refusée et cela a été une catastrophe. » Derrière le paravent d’un comité interpartis, une fois de plus, ce sont bel et bien les forces de l’UDC qui tirent les ficelles. Le comité d’initiative comprend une majorité de membres issus de l’UDC. Parmi eux l’incontournable Oskar Freysinger ou encore l’identitaire jurassien Dominique Baettig. Cette proximité avec l’extrême droite ne gêne pas outre mesure Valérie Kasteler-Budde : « C’est l’objectif qui compte. Le PEV, parti du centre, pratique une politique pragmatique d’ouverture et travaille autant avec la droite qu’avec la gauche. »

Une attaque contre la LAMal

Christiane Jaquet, spécialiste de l’assurance-maladie, y voit quant à elle la volonté de lancer une guerre contre la liste des prestations de l’assurance de base. « L’UDC soutient cette initiative aux côtés de mouvements religieux, imprégnés des thèses anti-avortement en vogue aux Etats-Unis. Elle n’a jamais caché sa volonté de détruire l’assurance de base. Aujourd’hui, elle se camoufle derrière des mouvements anti-avortement pour ronger sournoisement et démanteler la LAMal. Il s’agit de l’initiative la plus furtive, la plus néfaste et la plus dangereuse jamais lancée par l’UDC ! »

« Il faut que les femmes se bougent les fesses, notamment les vieilles bourgeoises ! »

Celui qui tire les ficelles n’apparaît cependant pas de prime abord. Le site internet du comité d’initiative appartient en fait à Alexander Segert, pourtant absent de la liste dudit comité. Le directeur marketing et communication politique de la société Goal AG est connu pour avoir réalisé les tristement célèbres affiches de l’UDC, notamment celles des moutons, des corbeaux et encore, dernière en date, l’affiche contre les minarets. La lutte anti-IVG fait partie des combats de ce militant d’extrême droite. D’après Le Temps, il éditait il y a quelques années Bürger und Christ, une revue qui s’attaquait autant à l’IVG qu’à « l’infiltration rampante de l’islam sur les terres chrétiennes d’Occident ». On a vu, avec les minarets, comment Alexander Segert a réussi à mettre un coup d’arrêt à cette « infiltration ».

« Avec les minarets, ils ont mené campagne pour le droit des femmes, soi-disant », enrage Salika Wenger. « Et aujourd’hui ce qu’ils proposent n’est guère éloigné des pratiques en vigueur dans les pays musulmans. » La conseillère municipale genevoise tient à différencier avortement et IVG : « L’avortement, c’est lorsque la femme perd son enfant naturellement. Nous parlons ici de d’IVG. Tout le monde à tendance à confondre. »

A l’initiative du groupe A Gauche toute du Conseil municipal de la Ville de Genève, un comité unitaire est en voie d’être constitué. « Huit des dix sièges de notre groupe sont occupés par des femmes de différentes générations », explique Salika Wenger. « Il y a celles qui ont lutté pour le droit à l’IVG et qui ne veulent pas le perdre, et il y a les autres, plus jeunes, qui en ont toujours bénéficié et qui ne souhaitent pas passer par l’aiguille à tricoter ! Nous ne voulons pas nous laisser surprendre comme sur les minarets. Nous ne pouvons pas courir ce risque. » Pour la conseillère municipale, « le mouvement féministe était presque en état de mort clinique, confiné aux études genre. Cette initiative va permettre à toutes les femmes de se retrouver. » Diane Gilliard abonde dans ce sens : « Il faut que les femmes se bougent les fesses, notamment les vieilles bourgeoises ! » Jean-Charles Rielle devrait organiser le comité au niveau national depuis Berne. Outre l’opposition à l’initiative, ce sera l’occasion d’engager le débat sur le remboursement de la contraception, qui n’est toujours pris en charge par la LAMal. « Le droit à l’avortement est une liberté fondamentale. Mais les libertés ne sont jamais acquises et celles des femmes sont encore plus fragiles », conclut Brigitte Berthouzoz.

Jérôme Béguin, le 29.01.2010






  
Parti Suisse du travail  |   Contacts  |   Dernière mise à jour: le 2 avril 2010

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